Un artiste qui peint les visages qu’il refuse d’oublier. Un fils ayant dénoncé sa mère, la condamnant à être fusillée. Un homme qui conserve les vêtements teintés de sang de son épouse, professeure tuée par ses élèves. Un musée sur la Révolution culturelle bâti dans le sud du pays, très loin de Pékin, dont les portes ferment « exceptionnellement » lorsqu’un visiteur s’approche.
Tels sont les récits qu’a recueillis la journaliste Tania Branigan plus de cinquante ans après la Révolution culturelle, cette décennie de frénésie meurtrière lancée par Mao en 1966. Sensible à la magnitude de cette crise, elle explore avec une profondeur remarquable ses conséquences désastreuses sur la société chinoise et l’esprit des survivants : instabilité fondamentale du monde, effondrement du système de valeurs, et surtout continuité du traumatisme à travers les générations. Des cicatrices que le silence officiel tente d’enfouir dans l’oubli – en vain.Magistrale leçon de journalisme, ce livre est indispensable à la compréhension de la Chine d’aujourd’hui
LE MONDE:
Près d’un demi-siècle après la mort de Mao Zedong (1893-1976), la Révolution culturelle (1966-1976) et ses jeunes gardes rouges incités à remettre en question, y compris violemment, tous les responsables – à l’exception du « Grand Timonier » lui-même – continuent de hanter la Chine. En témoigne l’arrestation le 26 août de Gao Zhen, un artiste de 68 ans qui ne s’est jamais remis du prétendu suicide de son père en 1968 lors de sa détention, et dont les œuvres mettent à mal depuis des années l’image de Mao. De passage en Chine, alors qu’il vit à New York, Gao Zhen a été arrêté pour « atteintes à la réputation et à l’honneur des héros et martyrs ». Un destin qui rappelle celui de l’artiste Ai Weiwei, lui aussi marqué par les violences que les maoïstes ont infligées à sa famille.
Mais, montre Tania Branigan dans Fantômes rouges, toutes les victimes du maoïsme ne se sont pas transformées en rebelles anticommunistes, loin de là. Xi Jinping, dont le père, pourtant proche de Mao, avait été condamné à l’exil intérieur de 1962 à 1978, le prouve. Lui-même envoyé en rééducation à la campagne alors qu’il n’avait que 15 ans, le futur président fera même des pieds et des mains pour être admis au sein du Parti communiste. Une démarche moins exceptionnelle qu’il n’y paraît. On rencontre aujourd’hui dans l’empire du Milieu nombre de Chinois qui restent – et leurs descendants avec eux – traumatisés par ces dix ans de violences qui auraient fait deux millions de morts et dont l’évocation reste taboue. Mais on croise aussi des Chinois âgés qui regrettent le « bon vieux temps » du maoïsme, y compris de la Révolution culturelle.
Correspondante en Chine du quotidien britannique The Guardian de 2008 à 2015, Tania Branigan s’est passionnée pour cette période si difficile à appréhender mais dont la compréhension est pourtant indispensable pour décrypter la Chine d’aujourd’hui. Elle-même issue d’une famille sino-thaïlandaise, Tania Branigan aurait d’ailleurs pu faire partie des victimes puisque, dans les années 1930, sa grand-mère a essayé – en vain – de fuir en Chine puis de rejoindre le Parti communiste pour pouvoir faire des études.
Silence imposé
Outre les témoignages souvent tragiques qu’elle a recueillis tant du côté des victimes que de celui des bourreaux, l’autrice revient sur certains épisodes oubliés, comme cette traque de membres du prétendu Parti du peuple de Mongolie-Intérieure – un parti inexistant à cette époque –, qui aurait causé la mort de plus de 20 000 personnes. Ou la véritable guerre civile qui a opposé des factions rivales de gardes rouges à Chongqing en raison de la présence d’un arsenal dans cette ville du centre du pays. Si, dès 1981, le Parti communiste a reconnu que cette période fut « une catastrophe », il n’autorise toujours pas les Chinois à émettre publiquement semblable critique. En raison de ce silence imposé, « tous sont aujourd’hui des victimes ignorées », affirme même Tania Branigan.
Comme son titre l’indique, Fantômes rouges s’intéresse moins aux origines de la Révolution culturelle qu’aux perceptions qu’en ont les Chinois et à son impact sur la société. Vu d’Occident, les choses sont claires. Ainsi que l’avait très tôt perçu le sinologue Simon Leys (1935-2014), il n’était question ni de révolution ni de culture mais d’une tentative – réussie –, par un Mao contesté, d’écarter ses rivaux. Cette décennie de violence et d’anarchie a achevé de mettre à bas un pays qui, en 1966, ne s’était toujours pas remis du Grand Bond en avant (1958-1960), et, en raison de la fermeture des universités, a créé une « génération perdue ». Mao, quant à lui, y a définitivement gagné ses galons de tyran sanguinaire.
En donnant la parole aux Chinois, Tania Branigan offre une version souvent implacable de la période – son analyse de la destruction des valeurs familiales par Mao est passionnante. Elle en révèle aussi les complexités : nombre de sans-voix ont alors eu le sentiment d’être enfin entendus et, dans une Chine où, depuis, les inégalités ont explosé, certains veulent conserver le souvenir d’un temps où chacun vivait sur le même pied. D’ailleurs, Mao reste étonnamment populaire, constate l’autrice.
Si elle ne cherche pas à faire œuvre d’historienne et ne prétend pas épuiser le sujet, elle livre une grille de lecture subtile de cette folle décennie, mais aussi de la résilience des Chinois depuis un demi-siècle. Un luxe que ne peuvent se permettre ni les journalistes ni les sociologues de l’empire du Milieu.
Magistrale leçon de journalisme, ce livre est indispensable à la compréhension de la Chine d’aujourd’hui.
Description:
Un artiste qui peint les visages qu’il refuse d’oublier. Un fils ayant dénoncé sa mère, la condamnant à être fusillée. Un homme qui conserve les vêtements teintés de sang de son épouse, professeure tuée par ses élèves. Un musée sur la Révolution culturelle bâti dans le sud du pays, très loin de Pékin, dont les portes ferment « exceptionnellement » lorsqu’un visiteur s’approche.
Tels sont les récits qu’a recueillis la journaliste Tania Branigan plus de cinquante ans après la Révolution culturelle, cette décennie de frénésie meurtrière lancée par Mao en 1966. Sensible à la magnitude de cette crise, elle explore avec une profondeur remarquable ses conséquences désastreuses sur la société chinoise et l’esprit des survivants : instabilité fondamentale du monde, effondrement du système de valeurs, et surtout continuité du traumatisme à travers les générations. Des cicatrices que le silence officiel tente d’enfouir dans l’oubli – en vain.Magistrale leçon de journalisme, ce livre est indispensable à la compréhension de la Chine d’aujourd’hui
LE MONDE:
Près d’un demi-siècle après la mort de Mao Zedong (1893-1976), la Révolution culturelle (1966-1976) et ses jeunes gardes rouges incités à remettre en question, y compris violemment, tous les responsables – à l’exception du « Grand Timonier » lui-même – continuent de hanter la Chine. En témoigne l’arrestation le 26 août de Gao Zhen, un artiste de 68 ans qui ne s’est jamais remis du prétendu suicide de son père en 1968 lors de sa détention, et dont les œuvres mettent à mal depuis des années l’image de Mao. De passage en Chine, alors qu’il vit à New York, Gao Zhen a été arrêté pour « atteintes à la réputation et à l’honneur des héros et martyrs ». Un destin qui rappelle celui de l’artiste Ai Weiwei, lui aussi marqué par les violences que les maoïstes ont infligées à sa famille.
Mais, montre Tania Branigan dans Fantômes rouges, toutes les victimes du maoïsme ne se sont pas transformées en rebelles anticommunistes, loin de là. Xi Jinping, dont le père, pourtant proche de Mao, avait été condamné à l’exil intérieur de 1962 à 1978, le prouve. Lui-même envoyé en rééducation à la campagne alors qu’il n’avait que 15 ans, le futur président fera même des pieds et des mains pour être admis au sein du Parti communiste. Une démarche moins exceptionnelle qu’il n’y paraît. On rencontre aujourd’hui dans l’empire du Milieu nombre de Chinois qui restent – et leurs descendants avec eux – traumatisés par ces dix ans de violences qui auraient fait deux millions de morts et dont l’évocation reste taboue. Mais on croise aussi des Chinois âgés qui regrettent le « bon vieux temps » du maoïsme, y compris de la Révolution culturelle.
Correspondante en Chine du quotidien britannique The Guardian de 2008 à 2015, Tania Branigan s’est passionnée pour cette période si difficile à appréhender mais dont la compréhension est pourtant indispensable pour décrypter la Chine d’aujourd’hui. Elle-même issue d’une famille sino-thaïlandaise, Tania Branigan aurait d’ailleurs pu faire partie des victimes puisque, dans les années 1930, sa grand-mère a essayé – en vain – de fuir en Chine puis de rejoindre le Parti communiste pour pouvoir faire des études.
Silence imposé
Outre les témoignages souvent tragiques qu’elle a recueillis tant du côté des victimes que de celui des bourreaux, l’autrice revient sur certains épisodes oubliés, comme cette traque de membres du prétendu Parti du peuple de Mongolie-Intérieure – un parti inexistant à cette époque –, qui aurait causé la mort de plus de 20 000 personnes. Ou la véritable guerre civile qui a opposé des factions rivales de gardes rouges à Chongqing en raison de la présence d’un arsenal dans cette ville du centre du pays. Si, dès 1981, le Parti communiste a reconnu que cette période fut « une catastrophe », il n’autorise toujours pas les Chinois à émettre publiquement semblable critique. En raison de ce silence imposé, « tous sont aujourd’hui des victimes ignorées », affirme même Tania Branigan.
Comme son titre l’indique, Fantômes rouges s’intéresse moins aux origines de la Révolution culturelle qu’aux perceptions qu’en ont les Chinois et à son impact sur la société. Vu d’Occident, les choses sont claires. Ainsi que l’avait très tôt perçu le sinologue Simon Leys (1935-2014), il n’était question ni de révolution ni de culture mais d’une tentative – réussie –, par un Mao contesté, d’écarter ses rivaux. Cette décennie de violence et d’anarchie a achevé de mettre à bas un pays qui, en 1966, ne s’était toujours pas remis du Grand Bond en avant (1958-1960), et, en raison de la fermeture des universités, a créé une « génération perdue ». Mao, quant à lui, y a définitivement gagné ses galons de tyran sanguinaire.
En donnant la parole aux Chinois, Tania Branigan offre une version souvent implacable de la période – son analyse de la destruction des valeurs familiales par Mao est passionnante. Elle en révèle aussi les complexités : nombre de sans-voix ont alors eu le sentiment d’être enfin entendus et, dans une Chine où, depuis, les inégalités ont explosé, certains veulent conserver le souvenir d’un temps où chacun vivait sur le même pied. D’ailleurs, Mao reste étonnamment populaire, constate l’autrice.
Si elle ne cherche pas à faire œuvre d’historienne et ne prétend pas épuiser le sujet, elle livre une grille de lecture subtile de cette folle décennie, mais aussi de la résilience des Chinois depuis un demi-siècle. Un luxe que ne peuvent se permettre ni les journalistes ni les sociologues de l’empire du Milieu.
Magistrale leçon de journalisme, ce livre est indispensable à la compréhension de la Chine d’aujourd’hui.
Traduit de l’anglais par Lucie Modde