Que peut avoir à faire un homme de lettres à la Documenta de Kassel, foire mondiale d’art contemporain ? C’est pourtant bien à un écrivain barcelonais que les commissaires de l’événement ont adressé une invitation pour une intervention inattendue : se présenter chaque matin dans un restaurant chinois afin d’écrire en public. La perplexité et la timidité l’incitent d’abord à décliner cette proposition. Mais une jeune émissaire tactiquement envoyée à sa rencontre achève de le convaincre. Oscillant entre optimisme et pessimisme, marqué par une ironie permanente, Impressions de Kassel aborde ainsi, au cœur de la fiction littéraire, la question de la représentation contemporaine et propose un bel éloge de l'art. « Le livre parle de mon voyage et de ma participation à la Documenta de Kassel. C’est une promenade, comme Locus Solus de Raymond Roussel, à travers des lieux très étranges, mais tous imprégnés d’une grande créativité. C’est aussi la découverte d’un art contemporain plus vivant présent à Kassel, un art qui se confond avec la vie, et qui passe comme la vie. » Enrique Vila-Matas, La Razón
Revue de presse
Enrique Vila-Matas comprend que l'art, comme la littérature, se vit plus qu'il ne se visite. L'oeuvre peut n'être qu'un courant d'air, comme dans l'installation de Ryan Gander, ou une chambre noire -conçue par Tino Sehgal où se produisent des phénomènes déconcertants - frôlements, musiques -, l'essentiel est de trouver dans l'expérience qu'elle propose une impulsion qui délogera le monde de l'ornière où il s'enlise, soulevé par notre propre exaltation... Sensible avant tout aux coïncidences littéraires, butinant les oeuvres des autres pour faire son miel, il cherche et trouve dans l'art et la littérature quelques bonnes raisons de vivre encore qu'il a la générosité de ne pas garder pour lui. (Eric Chevillard - Le Monde du 15 mai 2014)
Les romans d'Enrique Vila-Matas, né en 1948, peuvent se lire comme des romans policiers. On tourne les pages pour connaître la suite et, cependant, le livre achevé, on serait bien en peine d'en résumer l'intrigue. Disons qu'il s'agit de romans policiers d'avant-garde. «Plus un auteur est d'avant-garde, moins il peut se permettre de se présenter comme tel. Mais qui s'en soucie ?» Ce sont les deux premières phrases d'Impressions de Kassel... L'ironie est sans cesse présente et l'art contemporain, tout autant que l'admiration, suscite souvent la moquerie, quoique le narrateur veuille se défaire de ces lieux communs. La réalité non seulement de l'intrigue mais des opinions du narrateur est perpétuellement sujette à caution... Comme d'habitude, sur ces sentiers qui bifurquent et autres routes, Enrique Vila-Matas ne chemine pas seul, mais avec des souvenirs et la présence de Franz Kafka, Robert Walser, Jorge Luis Borges, Samuel Beckett et, ici spécialement, Raymond Roussel et Locus Solus. (Mathieu Lindon - Libération du 15 mai 2014) --Ce texte fait référence à l'édition paperback.
Extrait
Plus un auteur est d'avant-garde, moins il peut se permettre de se présenter comme tel. Mais qui s'en soucie ? En fait, ma phrase n'est qu'un mcguffin et n'a pas grand-chose à voir avec ce que je me propose de raconter même si, à la longue, tout ce que je vais dire sur mon invitation à Kassel, puis sur mon voyage dans cette ville, finira par déboucher précisément sur elle. Comme d'aucuns le savent, pour expliquer ce qu'est un mcguffin, le mieux est de recourir à une scène de train : «Pourriez-vous me dire ce qu'est ce paquet rangé dans le porte-bagages au-dessus de votre tête ?» demande un passager. Et l'autre de lui répondre : «Ah, c'est un mcguffin.» Le premier veut savoir ce que c'est et le second le lui explique : «Un mcguffin est un instrument pour chasser des lions en Allemagne.» «Mais il n'y a pas de lions en Allemagne», rétorque le premier. «Ce n'est donc pas un mcguffin», répond le second. Le mcguffin par excellence est Le Faucon maltais de John Huston, le film le plus bavard de l'histoire du cinéma. Il raconte la recherche d'une statuette, tribut payé à un roi espagnol par l'ordre des Hospitaliers pour acquérir une île. On y parle beaucoup, sans jamais s'arrêter, mais à la fin, le faucon convoité pour lequel certains sont allés jusqu'à perpétrer des crimes se révèle n'être que l'élément de suspense permettant à l'histoire d'avancer. Comme vous avez déjà dû le deviner, il existe beaucoup de mcguffin. Le plus célèbre se trouve au début de Psychose de Hitchcock. Qui ne se souvient pas du vol commis par Janet Leigh dans les premières minutes ? Apparemment très important, il finit par ne jouer qu'un rôle insignifiant dans l'intrigue. Pourtant il nous oblige à être attentif à ce qui se passe sur l'écran pendant tout le reste du film. Il y a, par exemple, des mcguffin dans tous les épisodes des Simpson où le prélude qui ouvre chacun d'entre eux n'a que très peu ou rien à voir avec la suite. Mon premier mcguffin, je l'ai trouvé dans Meurtre à l'italienne de Pietro Germi, adaptation cinématographique d'un roman de Carlo Emilio Gadda. Dans ce film, le commissaire Ingravallo, bourré de cafés et perdu dans le labyrinthe de son enquête inextricable, téléphone de temps à autre à sa sainte épouse qu'on ne voit jamais. Est-il marié avec une McGuffin ? On en trouve tant dans les parages qu'il y a à peine un an, l'un d'eux s'est infiltré dans ma vie quand, un matin, j'ai reçu à la maison l'appel d'une jeune fille qui disait se nommer Maria Boston et être la secrétaire des McGuffin, un couple irlandais qui souhaitait m'inviter à dîner. Elle était persuadée que moi aussi, je serais ravi de les voir et de les saluer car ils pensaient me faire une proposition irrésistible. Étaient-ils milliardaires ? Voulaient-ils, pour quelque obscure raison, m'acheter ? C'est ce que je me suis demandé afin de réagir avec humour à ce coup de téléphone étrange, provocateur, sûrement une plaisanterie. --Ce texte fait référence à l'édition paperback.
Description:
Que peut avoir à faire un homme de lettres à la Documenta de Kassel, foire mondiale d’art contemporain ? C’est pourtant bien à un écrivain barcelonais que les commissaires de l’événement ont adressé une invitation pour une intervention inattendue : se présenter chaque matin dans un restaurant chinois afin d’écrire en public. La perplexité et la timidité l’incitent d’abord à décliner cette proposition. Mais une jeune émissaire tactiquement envoyée à sa rencontre achève de le convaincre. Oscillant entre optimisme et pessimisme, marqué par une ironie permanente, Impressions de Kassel aborde ainsi, au cœur de la fiction littéraire, la question de la représentation contemporaine et propose un bel éloge de l'art. « Le livre parle de mon voyage et de ma participation à la Documenta de Kassel. C’est une promenade, comme Locus Solus de Raymond Roussel, à travers des lieux très étranges, mais tous imprégnés d’une grande créativité. C’est aussi la découverte d’un art contemporain plus vivant présent à Kassel, un art qui se confond avec la vie, et qui passe comme la vie. »
Enrique Vila-Matas, La Razón
Revue de presse
Enrique Vila-Matas comprend que l'art, comme la littérature, se vit plus qu'il ne se visite. L'oeuvre peut n'être qu'un courant d'air, comme dans l'installation de Ryan Gander, ou une chambre noire -conçue par Tino Sehgal où se produisent des phénomènes déconcertants - frôlements, musiques -, l'essentiel est de trouver dans l'expérience qu'elle propose une impulsion qui délogera le monde de l'ornière où il s'enlise, soulevé par notre propre exaltation...
Sensible avant tout aux coïncidences littéraires, butinant les oeuvres des autres pour faire son miel, il cherche et trouve dans l'art et la littérature quelques bonnes raisons de vivre encore qu'il a la générosité de ne pas garder pour lui. (Eric Chevillard - Le Monde du 15 mai 2014)
Les romans d'Enrique Vila-Matas, né en 1948, peuvent se lire comme des romans policiers. On tourne les pages pour connaître la suite et, cependant, le livre achevé, on serait bien en peine d'en résumer l'intrigue. Disons qu'il s'agit de romans policiers d'avant-garde. «Plus un auteur est d'avant-garde, moins il peut se permettre de se présenter comme tel. Mais qui s'en soucie ?» Ce sont les deux premières phrases d'Impressions de Kassel...
L'ironie est sans cesse présente et l'art contemporain, tout autant que l'admiration, suscite souvent la moquerie, quoique le narrateur veuille se défaire de ces lieux communs. La réalité non seulement de l'intrigue mais des opinions du narrateur est perpétuellement sujette à caution...
Comme d'habitude, sur ces sentiers qui bifurquent et autres routes, Enrique Vila-Matas ne chemine pas seul, mais avec des souvenirs et la présence de Franz Kafka, Robert Walser, Jorge Luis Borges, Samuel Beckett et, ici spécialement, Raymond Roussel et Locus Solus. (Mathieu Lindon - Libération du 15 mai 2014) --Ce texte fait référence à l'édition paperback.
Extrait
Plus un auteur est d'avant-garde, moins il peut se permettre de se présenter comme tel. Mais qui s'en soucie ? En fait, ma phrase n'est qu'un mcguffin et n'a pas grand-chose à voir avec ce que je me propose de raconter même si, à la longue, tout ce que je vais dire sur mon invitation à Kassel, puis sur mon voyage dans cette ville, finira par déboucher précisément sur elle.
Comme d'aucuns le savent, pour expliquer ce qu'est un mcguffin, le mieux est de recourir à une scène de train : «Pourriez-vous me dire ce qu'est ce paquet rangé dans le porte-bagages au-dessus de votre tête ?» demande un passager. Et l'autre de lui répondre : «Ah, c'est un mcguffin.» Le premier veut savoir ce que c'est et le second le lui explique : «Un mcguffin est un instrument pour chasser des lions en Allemagne.» «Mais il n'y a pas de lions en Allemagne», rétorque le premier. «Ce n'est donc pas un mcguffin», répond le second.
Le mcguffin par excellence est Le Faucon maltais de John Huston, le film le plus bavard de l'histoire du cinéma. Il raconte la recherche d'une statuette, tribut payé à un roi espagnol par l'ordre des Hospitaliers pour acquérir une île. On y parle beaucoup, sans jamais s'arrêter, mais à la fin, le faucon convoité pour lequel certains sont allés jusqu'à perpétrer des crimes se révèle n'être que l'élément de suspense permettant à l'histoire d'avancer.
Comme vous avez déjà dû le deviner, il existe beaucoup de mcguffin. Le plus célèbre se trouve au début de Psychose de Hitchcock. Qui ne se souvient pas du vol commis par Janet Leigh dans les premières minutes ? Apparemment très important, il finit par ne jouer qu'un rôle insignifiant dans l'intrigue. Pourtant il nous oblige à être attentif à ce qui se passe sur l'écran pendant tout le reste du film.
Il y a, par exemple, des mcguffin dans tous les épisodes des Simpson où le prélude qui ouvre chacun d'entre eux n'a que très peu ou rien à voir avec la suite.
Mon premier mcguffin, je l'ai trouvé dans Meurtre à l'italienne de Pietro Germi, adaptation cinématographique d'un roman de Carlo Emilio Gadda. Dans ce film, le commissaire Ingravallo, bourré de cafés et perdu dans le labyrinthe de son enquête inextricable, téléphone de temps à autre à sa sainte épouse qu'on ne voit jamais. Est-il marié avec une McGuffin ?
On en trouve tant dans les parages qu'il y a à peine un an, l'un d'eux s'est infiltré dans ma vie quand, un matin, j'ai reçu à la maison l'appel d'une jeune fille qui disait se nommer Maria Boston et être la secrétaire des McGuffin, un couple irlandais qui souhaitait m'inviter à dîner. Elle était persuadée que moi aussi, je serais ravi de les voir et de les saluer car ils pensaient me faire une proposition irrésistible.
Étaient-ils milliardaires ? Voulaient-ils, pour quelque obscure raison, m'acheter ? C'est ce que je me suis demandé afin de réagir avec humour à ce coup de téléphone étrange, provocateur, sûrement une plaisanterie. --Ce texte fait référence à l'édition paperback.