L'Homme Dans La Guerre, Maurice Genevoix Face À Ernst Jünger

Bernard Maris

Language: French

Publisher: Grasset

Published: Oct 8, 2013

Description:

Ils se battirent l’un contre l’autre, à la tranchée de Calonne, et furent blessés le même jour. Ces deux hommes, si jeunes, vécurent le même conflit, l’un germanophile, l’autre francophile, l’un et l’autre amoureux des lettres et du pays ennemi. Ils devinrent deux immenses écrivains sous les ombres et dans l’horreur, par l’horreur.

Maurice Genevoix parle de chaque homme qui tombe ; Ernst Jünger évoque les soldats, l’armée, la nation. Leur lecture croisée, cent ans après, donne un éclairage extraordinaire sur le premier conflit mondial. Bernard Maris s’approche d’un double mystère : celui de l’acharnement et de la singularité de nos deux nations. Il nous porte, avec Genevoix et Jünger, à la hauteur de cette Guerre dite « Grande ».

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Extrait

Nous qui lisions Ernst Jünger

Appelons-le Georges. Il se disait ancien parachutiste et tenait librairie et salon dans une petite rue du vieux Toulouse. Chez lui, à 16 ans, j'achetai, à crédit sans terme : La tentation de l'Occident de Malraux et Mesure de la France de Drieu La Rochelle. Il me fit tout lire, il nous fit tout lire - nous : quelques jeunes anarchistes, de droite ou de gauche -, tout ce qu'on ht en dehors des sentiers battus en compagnie des professeurs de lycée et de Stendhal ou Balzac. Il écoula le samizdat en France, du temps des années grises, les années Zinoviev des Hauteurs béantes. Et, bien entendu, il nous initia, religieusement, à Ernst Jünger.
Je revois ces jeunes gens, un verre de vin rouge à la main, écoutant Georges réciter le début des Falaises de marbre, inspirés, romantiques, germaniques mais oui ! amoureux du chasseur de cicindèles et du reclus des forêts, les forêts de sapins, O Tannenbaum !
D'autres ébriétés parfois, plus chimiques, accompagnaient ces lectures, car nous révérions Approches, drogues et ivresse; mais plus que tout la fureur a" Orages d'acier, du Boqueteau 125 et plus encore du Combat comme expérience intérieure nous portait, les pupilles dilatées, jusqu'à l'extase sanglante de la mêlée, rouge comme l'église en flammes de Rembercourt, merveilleusement décrite par Genevoix au début de Ceux de 14. Ah, ce combat rêvé par les adolescents d'une petite ville de province, avec tout ce que contient de fané, vieillot, oublié, passé, peureux, momifié le mot province ! Et que de passion provinciale (ô Flaubert !) dans la fumeuse mystique, l'ésotérisme, la philosophie vague, les hautes assertions, les pensées à demi cachées et à demi profondes, les sentences qui s'évanouissent dans le chuchotement et le mystère des phrases... Heidegger, Abellio, Guenon, mais surtout Bergier et Pauwels et leur Matin des magiciens n'étaient jamais loin d'Ernst Jünger.
Et Karl May. Winnetou l'Apache. Hitler et Jünger adoraient Karl May. A 16 ans, on vient à peine de quitter les jeux de cow-boys et d'Indiens, les jeux de guerre qu'aiment les garçons... avec cet «incomparable enchantement, dont seuls les très jeunes gens sont capables en lisant». Et quelle peur à 16 ans d'être ce que l'on est et ce que sont les autres, des petits-bourgeois apeurés !
Nous qui lisions Jünger ne lisions jamais, ni même n'évoquions Genevoix. Nous parlions de la France, de l'Occupation, de la Résistance, de la guerre civile espagnole. L'un voulait être mercenaire, l'autre globe-trotter (il le devint), un troisième poseur de bombes (il succéda à son père dans une agence immobilière) et tous écrivains; certains finirent écrivaillons, petits plumitifs; j'écris les mots sans mépris, il en faut. Georges disparut et laissa gravé en mon coeur Vassili Grossman, Simone Weil et Ernst Jünger; il ne m'avait jamais parlé de Genevoix.

Revue de presse

Bernard Maris confronte les témoignages de Maurice Genevoix et Ernst Jünger sur la Grande Guerre : une belle réflexion sur l'humanité déchirée...
Beau-fils de Genevoix, Maris rouvre ces livres mythiques et nous plonge dans une expérience violente, perturbante pour notre génération qui n'a jamais tenu un fusil : un espace saturé de peur et de bruit où il est question de vin et de sang, d'exaltation noire autour d'une mort devenue danse, "trémoussement hideux". (Philippe Chevallier - L'Express, novembre 2013)

Ces deux prosateurs d'exception qui se battirent l'un contre l'autre avec une bravoure comparable, Bernard Maris a la bonne idée de les réunir dans un brillant essai où s'affrontent deux conceptions opposées de la guerre, et de sa relation. Le guerrier Genevoix a la fibre populaire et le lansquenet Jünger, aristocratique...
C'est sur les bords de la Loire, dans la maison de Maurice Genevoix, son beau-père, et en souvenir de Sylvie, que Bernard Maris a écrit ce livre terrible, mais pacifié, sur deux adversaires qui servirent en même temps, et avec une même passion, leur pays et leur langue. (Jérôme Garcin - Le Nouvel Observateur du 31 octobre 2013)