« Quand j’ai vu L’Ouvre-Boîte à Paris, sous le titre original du Tourniquet, il était déjà convenu, avec Yvon Deschamps, que s’il se trouvait un rôle qui lui plaise, il monterait de nouveau sur la scène du Théâtre du Nouveau-Monde, où il avait joué pour la dernière fois dans Les Fantasticks, en 1965, comme comédien-chanteur. Dès que j’entendis les premières répliques de Jacques, l’un des deux personnages de la pièce de Lanoux, elle évoquèrent, pour moi, un son familier. Je n’eus qu’à fermer les yeux et à tourner une petite manette, située quelque part entre le marteau et l’enclume, de mon tympan, pour voir et pour entendre Yvon Deschamps. La façon incisive de saisir les choses quotidiennes, de raisonner, – quelquefois, avec une justesse désarmante – sur les problèmes de la vie et de l’heure, était exactement celle du personnage désormais célèbre qu’il a créé dans ses monologues. Il n’y avait qu’à adapter le langage et le tour était joué.
J’en fis part à Yvon, dès mon retour à Montréal : il partagea aussitôt mon avis et… mon enthousiasme, sans hésitation aucune. C’était de bon augure : Yvon ne s’engage pas à la légère. Les arrangements furent pris, avec l’auteur, et je procédai à un premier aménagement du texte. En août 1974, nous commencions les répétitions, que je dirigeais en étroite collaboration avec Yvon. Pour n’être pas formelle, la consultation était constante. Au fur et à mesure, sur le canevas que je lui avais soumis, Yvon créait le langage de son personnage.
Au début, je ne devais pas jouer le rôle de Jean. Nous avons répété pendant trois semaines, avec un comédien ; puis, une quatrième, avec un second. L’un et l’autre convinrent sans embarras qu’ils ne « collaient » pas au personnage. L’erreur était mienne, puisque c’était moi qui avais fait la distribution. Le temps pressait : la première devait avoir lieu, deux semaines plus tard, sur la scène du Trident, à Québec. La décision fut prise conjointement, en quelques minutes : j’allais essayer de jouer. Je savais le rôle pratiquement par cœur : la répétition commença aussitôt.
Le hasard fait parfois bien les choses. Cet adage-là du moins est vrai. L’accord fut fait, par un simple échange de regard, et scellé, par un rire sonore d’Yvon. Il ne se démentit point par la suite. Le travail devenait un plaisir ; l’effort, un jeu. C’est ce qui se passe au théâtre, lorsque les conditions idéales sont acquises. Elles l’étaient : j’ose m’en flatter. Ce fut une connivence ; plus, une complicité de tous les instants qui trouva son prolongement, dans le public, avec le bonheur que l’on sait.
Je ne connaissais pas Yvon ; pas vraiment, en tout cas. Il pouvait en dire autant de moi. Aujourd’hui, nous nous connaissons un peu plus, grâce à L’Ouvre-Boîte. Par Jean et par Jacques, nous nous sommes découverts, l’un et l’autre, l’un à l’autre ; ici et là. Chaque être réserve son secret. Sans doute en est-il de chacun de nous, Yvon et moi. Mais, du moins, savons-nous que chacun de nos secrets existe réellement. Moi, en tout cas, je sais que cet être fermé, prudent, solitaire, cache des trésors de générosité, de disponibilité, d’amitié et d’amour. Mais il ne faut pas le brusquer : il se replierait aussitôt, sur lui-même, comme la plante appelée sensitive ; il se déroberait, derrière un grand rire éclatant. Alors, il vaut mieux s’arrêter là. »
Par ailleurs, c’est sur ce ton humoristique que l’attachée de presse de la Compagnie se rappelle son premier contact avec l’auteur, Victor Lanoux. Il lui semble, aujourd’hui, « qu’il arrivait de loin » !
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