Le vol immobile

Jaan Kross

Language: French

Publisher: Éd. Noir Sur Blanc

Published: Nov 20, 2016

Description:

Dans le Tallinn du milieu des années 90, l'écrivain Jaak Sirkel, auquel Jaan Kross prête ici ses traits, entreprend de rédiger le récit de la vie de son ancien condisciple et ami, Ullo Paerand, dont il a pu recueillir le témoignage peu avant sa mort. Il en résulte un émouvant portrait de toute une génération qui a grandi dans l'Estonie indépendante de l'entre-deux-guerres et assisté, impuissante, à son drame : l'entrée de l'Armée rouge en juin 1940, l'annexion par l'URSS, l'occupation allemande, la nouvelle occupation soviétique, pour un demi-siècle celle-là, dans l'indifférence générale, avec la complicité des Alliés occidentaux. N'ayant plus à contourner la censure, Jaan Kross brosse ici la fresque de soixante ans de l'histoire tourmentée de son pays à travers le destin particulier d'un de ses héros anonymes qui, en refusant toute forme de compromis avec les nouveaux maîtres du pays, ont passé leur vie en «émigrés de l'intérieur» et sont morts dans l'oubli.Jaan Kross, dans lequel ses nombreux admirateurs, dont Claudio Magris et Doris Lessing, reconnaissent le Thomas Mann des pays baltes, nous offre ici un livre de mémoire à la narration sobre, mesurée, d'autant plus efficace qu'elle évite toute dramatisation, mais qui n'en est pas moins vive et souvent teintée d'ironie. Publié en 1998 en Estonie, le treizième de la longue liste des romans historiques de Jaan Kross, ce roman, déjà traduit dans plusieurs langues, passe pour la réplique contemporaine de son célèbre Fou du tsar qui lui valut de nombreuses récompenses internationales, dont le prix du Meilleur Livre étranger 1990 en France.Né en 1920 à Tallinn, Jaan Kross étudie le droit puis devient enseignant. En 1945, comme des milliers de ses compatriotes, il est condamné à six ans de travaux forcés dans les mines de charbon de Vorkuta puis dans le camp de Krasnoïarsk. Depuis longtemps donné parmi les favoris pour le prix Nobel de littérature, il est l'auteur d'une quinzaine de romans, de recueils de nouvelles, d'essais, traduits dans le monde entier.Extrait du livre :Le récit d'Ullo m'a entraîné beaucoup trop loin dans le temps. Ce qui montre que, même dans la description de quelque chose d'aussi linéaire qu'une vie humaine, l'axe thématique se heurte à l'axe chronologique, les frontières se brouillent, les couleurs se mélangent et il se révèle impossible de conserver la moindre unité méthodologique.Revenons donc à l'automne 1936 ! En tout cas à l'époque où Ullo et sa mère habitaient déjà rue de la Grange. L'époque où l'odeur de terre de l'exploitation horticole - celle que ma mère avait sentie sur les vêtements d'Ullo - avait déjà été remplacée par les effluves de la buanderie au sous-sol de la maison de M. Weseler. Mais je laisserai Ullo parler de cette buanderie un peu plus tard. Je voudrais pour l'instant raconter un autre épisode.Avant Noël 1936, on annonça dans les journaux que Paul Keres jouerait une partie d'échecs simultanée dans la grande salle de la Chambre de commerce et d'industrie, rue Longue. Keres avait remporté l'été précédent plusieurs tournois internationaux. À Margate, il avait battu Alekhine au vingt-troisième coup. Sa simultanée suscita donc un énorme intérêt. Cela m'intéressait aussi beaucoup. Et plus encore que la simultanée du dimanche matin, c'était surtout la personne de Keres qui excitait ma curiosité. Car, alors qu'il venait à peine de terminer ses études secondaires, il était soudain devenu l'égal de Palusalu et compagnie, et même supérieur à eux, dans l'accomplissement de quelque chose dont nous avions mani­festement tous besoin, beaucoup plus que nous ne l'imaginions : arracher l'Estonie et le peuple estonien à cet anonymat sans visage dans lequel ils se trouvaient toujours pour le reste du monde, du moins au-delà de nos voisins immédiats. Il fallait porter notre nom à la connaissance du monde.