Vivre

Badinter, Robert

Language: French

Publisher: Flammarion

Published: Sep 1, 2025

Description:

« Au cours d’un discours, j’avais prononcé cette phrase : “Quand on parle des morts, les morts nous écoutent.” Je ne parle jamais de mes sentiments personnels, mais la condition des enfants de déportés est tout de même singulière. Je ne crois pas qu’il faille perdre le souvenir et je ne crois pas que l’on doive vivre pour le souvenir et dans le souvenir des morts. Honorer les morts, s’en souvenir et vivre. Je crois que c’est ça, le véritable hommage à leur rendre. En essayant d’être fidèle à ce qu’ils pensaient, mais surtout : vivre. »

Dans ce récit intime, Robert Badinter raconte sa vie avec une éblouissante sincérité. En 2006, pour l’INA et la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, il convoque ses souvenirs d’enfance, dont l’arrestation et la déportation de son père. En 2023, toujours pour l’INA, l’homme de l’abolition livre son dernier entretien.
Un témoignage pour l’histoire.

TTTT TELERAMA

Par Vincent Remy

Mis à jour le 06 octobre 2025 à 16h39

1956, un jeune juge français se rend à Auschwitz — à l’époque, un lieu désert. « C’était mon devoir. Un fils doit, dans la religion juive, aller dire le kaddish à l’endroit où est enterré son père », raconte Robert Badinter (1928-2024), qui pensait alors que Simon, ce père bien-aimé, avait disparu ici — il apprendrait plus tard, par Serge Klarsfeld, qu’il s’agissait d’un autre camp d’extermination, Sobibór. Dans le béton d’Auschwitz, le jeune Badinter cueille deux petites marguerites qu’il envoie à sa mère, avec ce mot : « La vie doit être plus forte que la mort. » Il précisera : « C’est à Auschwitz que j’ai perçu cela avec le plus d’acuité. Cela m’a convaincu pour le reste de ma vie […] Honorer les morts, s’en souvenir, en essayant d’être fidèle à ce qu’ils pensaient, mais surtout : vivre. »

Vivre : le titre choisi par Flammarion pour ce recueil dans lequel sont retranscrits deux entretiens accordés à l’Institut national de l’audiovisuel (INA) — le premier pour « Mémoires de la Shoah », en 2006 ; le second mené par Michèle Cotta et Patrice Duhamel à l’automne 2023 — est donc profondément juste 1. Robert Badinter, qui fera son entrée au Panthéon le 9 octobre, a beaucoup écrit tout au long de sa vie. Ici, il témoigne pour l’Histoire, mais surtout fait vivre et revivre les siens. Les 7 et 8 avril 1903, rappelle-t-il, à Kichinev, en Bessarabie — aujourd’hui Chisinau, capitale de la Moldavie —, les magasins des Juifs sont attaqués, saccagés, les habitants massacrés. Ce pogrom (un second aura lieu en 1905) émeut l’opinion internationale et déclenche une vague d’émigration vers les États-Unis.

“Yiddish mamma”

La famille Rosenberg choisit Paris et arrive en ordre dispersé rue de la Huchette. La jeune Chifra, future mère de Robert, devient Charlotte. Également originaire de Kichinev, Simon Badinter, qui a fait de brillantes études à Moscou malgré le numerus clausus pour les étudiants juifs, embarque à son tour en 1920 à Odessa pour Marseille. « Mon père entretenait avec la France des liens secrets, intellectuels et profonds. Victor Hugo — il le disait avec son accent inimitable — constituait, évidemment avec Jaurès, son panthéon. » C’est à Paris que Charlotte et Simon se rencontrent, au bal des Bessarabiens… « On n’imagine pas ce qu’était le rayonnement de la France chez les Juifs d’Europe centrale, l’effet qu’avait eu sur eux la Révolution française, a répété Robert Badinter. Le fait qu’une grande nation donne la pleine citoyenneté aux Juifs était inimaginable. » Amoureux de la République, pacifiste et socialiste à la Jaurès, Simon Badinter interdisait qu’on parlât yiddish ou russe à la maison, ce qui agaçait Idiss, « sa yiddish mamma » — Robert Badinter a écrit en 2018 un livre-hommage bouleversant à cette grand-mère maternelle. En 1927, Simon Badinter obtient sa naturalisation. Robert naît quelques mois plus tard.

Tout le monde travaille dur dans l’atelier de confection qu’a créé Simon, rue Richer. Après avoir été jauressien, Simon devient, en 1936, « blumiste ». Impossible d’ignorer la chasse aux Juifs dans l’Allemagne nazie, « mais pour mon père, l’armée française était invincible ». En 1940, il envoie toutefois femme et enfants à Nantes, où Robert, 11 ans, entendra l’arrivée des motos allemandes et un rire immense, victorieux, humiliant, dans la ville déserte. À Paris, Simon se rend au commissariat pour se voir apposer la mention « Juif » sur sa carte d’identité. « Son monde, ses convictions et sa foi se sont écroulés. » Il attend juin 1941 pour quitter Paris et gagner Lyon, en zone libre, où « régnait l’atmosphère abjecte du régime de Vichy ». Le récit que fait Robert Badinter de l’arrestation de son père, le 9 février 1943, dans la rafle de la rue Sainte-Catherine, le risque inouï qu’a pris ce jeune garçon de 15 ans en apprenant cette rafle, sa fuite effrénée pour échapper aux Feldgendarmes… « Je n’arrive pas à savoir si j’ai vu mon père ou si j’ai cru voir mon père par la porte entrouverte. Est-ce mon imagination qui a reconstitué cela ? Ou bien un fait ? Ai-je croisé ses yeux ? »

Longtemps, les Badinter ont attendu Simon. Robert Badinter se souvient des tristes moments de la Libération, l’appartement familial volé, le jugement odieux d’un président de tribunal, les visites à l’hôtel Lutetia au milieu des survivants des camps, le départ pour New York comme étudiant à l’université Columbia… Et surtout, « la » rencontre avec Henry Torrès, monstre sacré du barreau, qui devient le père spirituel du jeune avocat. Il apprend de son maître à ne jamais lâcher les jurés des yeux. Le reste, qui appartient à l’Histoire, sera rappelé lors de la cérémonie d’entrée au Panthéon. Les Français qui ont grandi dans le dernier quart du XXᵉ siècle n’ignorent rien de son long combat contre la peine de mort, « [s] a vieille ennemie », jalonné d’étapes douloureuses — le procès Bontems, l’affaire Patrick Henry — et ponctué par la victoire de l’abolition, le 9 octobre 1981, le nouveau ministre de la Justice ayant convaincu François Mitterrand. Suivront bien d’autres combats, pour humaniser l’institution pénitentiaire, dépénaliser l’homosexualité, défendre à la tête du Conseil constitutionnel l’État de droit.

À l’automne 1981, au Sénat, lors du vote pour l’abolition, Robert Badinter avait tapoté le pupitre de Victor Hugo. Songeait-il à ce moment à son père, Simon, qui aimait tant l’écrivain et que la France avait trahi ? Ou aux villageois qui les avaient protégés, lui et son frère, en 1943 ? Ceux-ci étaient du côté de la vie…