Le grand roman noir du passé nazi de la Finlande Ukraine, 1941. Deux SS tiennent entre leurs mains la vie d’une mère et de son enfant. Au dernier moment, ils décident de leur épargner la fureur de leurs hommes. Finlande, 2019. Deux hommes s’acharnent sur le corps d’un vieillard et le laissent pour mort. La victime était un ancien combattant méritant et médaillé. Entre ces deux événements, c’est tout le passé de la Finlande, jamais exhumé, qui se révèle. Celui de jeunes volontaires engagés au sein des Waffen-SS pour lutter, sous les ordres de l’Allemagne nazie, contre l’ennemi bolchévique. Âpre et puissant comme peuvent l’être Ron Rash ou Dennis Lehane, Arttu Tuominen met à nu la plus grande fracture de l’histoire de la Finlande, dans ce nouveau roman de la série policière Delta noir, déjà couronné des plus grands prix. Traduit du finnois par Claire Saint-Germain Né en Finlande en 1981, Arttu Tuominen est ingénieur environnemental et écrivain. Le Serment, son premier roman, a reçu le Grand Prix finlandais du meilleur roman policier 2020, été finaliste du Prix Clé de verre 2021 du meilleur roman policier scandinave et, en France, du Prix du polar Européen du Point. La Revanche a reçu le Prix Palle Rosenkrantz du meilleur roman noir, prix qui récompense les plus grands auteurs internationaux : James Ellroy, Don Winslow, Jo Nesbø ou Ragnar Jónasson. À propos d'Arttu Tuominen : « Le génie de la Finlande mélancolique » Le Point « Le talent d’un grand écrivain » France Inter « Remarquable » Télérama
L’écrivain poursuit sa série “Delta noir” avec une enquête qui fait le grand écart entre 2019 et 1941, prétexte à secouer la mémoire nationale.
La Finlande a un rapport complexe avec son histoire pendant la Seconde Guerre mondiale. Une anecdote récente le confirme : en 2017, l’armée de l’air du pays retirait discrètement les croix gammées qui subsistaient encore sur certains de ses avions. Symbole présent dans la mythologie finlandaise, le svastika existait bien avant que le régime nazi en fasse son emblème. Mais ce retrait en catimini – finalement repéré par un professeur en sciences politiques – rappelle combien les liens entre la Finlande et le nazisme sont longtemps restés l’objet de non-dits. Un bataillon de volontaires finlandais a pourtant rejoint la Waffen-SS à partir du printemps 1941. Formé en Allemagne, il combattra sur le front de l’Est au sein de la division SS Wiking, avant d’être dissous en 1943. Au total, un peu plus de mille quatre cents hommes l’auront rejoint.
Le nouveau roman d’Arttu Tuominen met en lumière certains de ces jeunes hommes qui, au lendemain de la guerre d’hiver (1939-1940) contre l’Union soviétique, voient dans cet engagement une forme de résistance patriotique et s’enorgueillissent de partir sur les traces des jägers, les chasseurs finlandais entraînés en Allemagne pendant la Première Guerre mondiale, quand le pays n’avait pas encore obtenu son indépendance. Tuominen les décrit, en cette année 1941, avançant la fleur au fusil et dans un élan de virilité maladroite vers un conflit fantasmé, faute d’en saisir les véritables enjeux – la nostalgie et la mélancolie auront tôt fait de les rattraper : « Il est étonné par la rapidité avec laquelle ses projets et ses rêves, qui lui paraissaient si clairs auparavant, ont pris les traits de cette destinée incertaine. » Car, au-devant, les attend la guerre dans toute son horreur, à laquelle ils prendront plus que leur part, reniant pour beaucoup leur humanité.
Des squelettes dans le placard
Pourtant, Tous les silences se présente d’abord comme un nouvel épisode de la série polardeuse Delta noir, entamée par l’auteur avec Le Serment et La Revanche, deux premiers volumes aux personnages et à l’intrigue soignés. On y retrouve la ville de Pori, dans le sud-ouest du pays, et son trio policier composé de Jari Paloviita, Henrik Oksman et Linda Toivonen. À l’automne 2019, un homme presque centenaire manque par deux fois de se faire assassiner, quand un autre, sensiblement du même âge, est retrouvé pendu. Tout indique qu’il s’agit des mêmes criminels. La brigade de Pori ouvre l’enquête et se retrouve ainsi confrontée à un passé que bien peu ont jusqu’à présent voulu regarder en face. « On dirait bien que Klaus Halminen avait des squelettes dans son placard », constate un enquêteur, sans avoir encore saisi combien sa phrase s’applique finalement au pays tout entier.
On aurait pu penser que l’entrelacement du récit historique avec une enquête policière contemporaine allait diluer le premier dans la seconde, mais il n’en est rien. Au contraire, ces allers-retours temporels permettent à Tuominen de confronter directement la Finlande d’aujourd’hui à ce passé qu’elle a longtemps enfoui. Ses enquêteurs découvrent, pour beaucoup, l’envoi de troupes finlandaises en Allemagne pendant la guerre, et leur incapacité à concevoir l’existence de nazis finlandais les ralentit même dans leur investigation. Le lecteur aurait presque tendance à les devancer… L’historien spécialiste du sujet, qui va aider la police dans ses recherches, symbolise ce refoulé : un quinquagénaire extravagant qui vit comme reclus dans une maison qui semble avoir été oubliée de tous.
Avec ce vrai-faux polar historique finement composé – malgré une intrigue quelque peu prévisible –, Arttu Tuominen confirme son talent dès qu’il s’agit d’esquisser des personnages ambivalents, dans lesquels se reflète toute l’ambiguïté d’une société… et de son histoire.
Description:
Le grand roman noir du passé nazi de la Finlande Ukraine, 1941. Deux SS tiennent entre leurs mains la vie d’une mère et de son enfant. Au dernier moment, ils décident de leur épargner la fureur de leurs hommes. Finlande, 2019. Deux hommes s’acharnent sur le corps d’un vieillard et le laissent pour mort. La victime était un ancien combattant méritant et médaillé. Entre ces deux événements, c’est tout le passé de la Finlande, jamais exhumé, qui se révèle. Celui de jeunes volontaires engagés au sein des Waffen-SS pour lutter, sous les ordres de l’Allemagne nazie, contre l’ennemi bolchévique. Âpre et puissant comme peuvent l’être Ron Rash ou Dennis Lehane, Arttu Tuominen met à nu la plus grande fracture de l’histoire de la Finlande, dans ce nouveau roman de la série policière Delta noir, déjà couronné des plus grands prix. Traduit du finnois par Claire Saint-Germain Né en Finlande en 1981, Arttu Tuominen est ingénieur environnemental et écrivain. Le Serment, son premier roman, a reçu le Grand Prix finlandais du meilleur roman policier 2020, été finaliste du Prix Clé de verre 2021 du meilleur roman policier scandinave et, en France, du Prix du polar Européen du Point. La Revanche a reçu le Prix Palle Rosenkrantz du meilleur roman noir, prix qui récompense les plus grands auteurs internationaux : James Ellroy, Don Winslow, Jo Nesbø ou Ragnar Jónasson. À propos d'Arttu Tuominen : « Le génie de la Finlande mélancolique » Le Point « Le talent d’un grand écrivain » France Inter « Remarquable » Télérama
TELERAMA
Par Yoann Labroux Satabin
Publié le 11 octobre 2024 à 10h00
L’écrivain poursuit sa série “Delta noir” avec une enquête qui fait le grand écart entre 2019 et 1941, prétexte à secouer la mémoire nationale.
La Finlande a un rapport complexe avec son histoire pendant la Seconde Guerre mondiale. Une anecdote récente le confirme : en 2017, l’armée de l’air du pays retirait discrètement les croix gammées qui subsistaient encore sur certains de ses avions. Symbole présent dans la mythologie finlandaise, le svastika existait bien avant que le régime nazi en fasse son emblème. Mais ce retrait en catimini – finalement repéré par un professeur en sciences politiques – rappelle combien les liens entre la Finlande et le nazisme sont longtemps restés l’objet de non-dits. Un bataillon de volontaires finlandais a pourtant rejoint la Waffen-SS à partir du printemps 1941. Formé en Allemagne, il combattra sur le front de l’Est au sein de la division SS Wiking, avant d’être dissous en 1943. Au total, un peu plus de mille quatre cents hommes l’auront rejoint.
Le nouveau roman d’Arttu Tuominen met en lumière certains de ces jeunes hommes qui, au lendemain de la guerre d’hiver (1939-1940) contre l’Union soviétique, voient dans cet engagement une forme de résistance patriotique et s’enorgueillissent de partir sur les traces des jägers, les chasseurs finlandais entraînés en Allemagne pendant la Première Guerre mondiale, quand le pays n’avait pas encore obtenu son indépendance. Tuominen les décrit, en cette année 1941, avançant la fleur au fusil et dans un élan de virilité maladroite vers un conflit fantasmé, faute d’en saisir les véritables enjeux – la nostalgie et la mélancolie auront tôt fait de les rattraper : « Il est étonné par la rapidité avec laquelle ses projets et ses rêves, qui lui paraissaient si clairs auparavant, ont pris les traits de cette destinée incertaine. » Car, au-devant, les attend la guerre dans toute son horreur, à laquelle ils prendront plus que leur part, reniant pour beaucoup leur humanité.
Des squelettes dans le placard
Pourtant, Tous les silences se présente d’abord comme un nouvel épisode de la série polardeuse Delta noir, entamée par l’auteur avec Le Serment et La Revanche, deux premiers volumes aux personnages et à l’intrigue soignés. On y retrouve la ville de Pori, dans le sud-ouest du pays, et son trio policier composé de Jari Paloviita, Henrik Oksman et Linda Toivonen. À l’automne 2019, un homme presque centenaire manque par deux fois de se faire assassiner, quand un autre, sensiblement du même âge, est retrouvé pendu. Tout indique qu’il s’agit des mêmes criminels. La brigade de Pori ouvre l’enquête et se retrouve ainsi confrontée à un passé que bien peu ont jusqu’à présent voulu regarder en face. « On dirait bien que Klaus Halminen avait des squelettes dans son placard », constate un enquêteur, sans avoir encore saisi combien sa phrase s’applique finalement au pays tout entier.
On aurait pu penser que l’entrelacement du récit historique avec une enquête policière contemporaine allait diluer le premier dans la seconde, mais il n’en est rien. Au contraire, ces allers-retours temporels permettent à Tuominen de confronter directement la Finlande d’aujourd’hui à ce passé qu’elle a longtemps enfoui. Ses enquêteurs découvrent, pour beaucoup, l’envoi de troupes finlandaises en Allemagne pendant la guerre, et leur incapacité à concevoir l’existence de nazis finlandais les ralentit même dans leur investigation. Le lecteur aurait presque tendance à les devancer… L’historien spécialiste du sujet, qui va aider la police dans ses recherches, symbolise ce refoulé : un quinquagénaire extravagant qui vit comme reclus dans une maison qui semble avoir été oubliée de tous.
Avec ce vrai-faux polar historique finement composé – malgré une intrigue quelque peu prévisible –, Arttu Tuominen confirme son talent dès qu’il s’agit d’esquisser des personnages ambivalents, dans lesquels se reflète toute l’ambiguïté d’une société… et de son histoire.