Metin
Arditi met en scène un richissime mécène qui, après l’enlèvement de sa
fille, voit sa réputation ruinée par la presse. Une fable cruelle et
contemporaine.
Mais quel est donc le message que Metin Arditi souhaite adresser à son lecteur ? On hésite, plusieurs pistes se dessinent comme après quelques coups de pinceau de Braque et de Picasso.
« Juliette dans son bain », qui fonctionne à la manière d’un polar,
n’a pas été écrit pour notre seule distraction. Il y a bien plus que
cela dans le dixième roman de cet écrivain suisse né à Ankara. Un auteur
qui, lui-même, est une véritable mosaïque. Il faut s’intéresser à sa
vie pour comprendre ses écrits. Diplômé de physique et de génie
atomique, il a vite bifurqué vers l’enseignement de l’économie avant de
se tourner vers la musique. Il est un bienfaiteur, soutient fondation et
musées, s’intéresse à l’art et représente l’Unesco. Il faut encore
savoir qu’il a écrit sur Nietzsche et Machiavel. Arrêtons-nous sur cet
aspect. Le mot qui surgit immédiatement à la lecture de son dernier
ouvrage est justement « machiavélique ». Voilà le tableau, nous
n’utilisons pas cette expression puisqu’il s’agit de deux tableaux :
Juliette peinte dans son bain par deux maîtres, Picasso et Braque. Le
même nom pour le même modèle, la même femme.
Une analyse des conséquences de l'ascension sociale
Ronny
Kandiotis, le personnage central du roman, est un homme richissime,
respecté de tous pour ses largesses en matière d’art. Il vient
d’ailleurs d’acquérir les deux toiles représentant Juliette, réunies
pour la première fois. Il ne doit sa gigantesque fortune qu’à son
extraordinaire sens des affaires. Au fond, comme le pense son épouse,
il n’est « qu’un fils d’épicier ». Il n’est pas beau, l’argent et le
statut social font le reste. Tout le monde s’incline devant ce grand
homme. Jusqu’au jour où sa fille est enlevée. Chacun pourrait s’attendre
à ce qu’elle soit rendue contre une rançon. Ce serait trop simple. Les
hommes cagoulés de l’association des victimes de Kandiotis exigent tout
autre chose. Ils veulent la publication, dans les plus grands journaux,
de dix textes expliquant les uns après les autres les méfaits, réels ou
non, de l’homme d’affaires, et paraphés par lui-même. Le magnat est prêt
à tout pour récupérer sa fille et semble ne rien craindre. La presse
est unanime pour dénoncer ce crime odieux. Les lettres parviennent en
même temps que la police enquête. Le passé de l’homme prodige semble
plus trouble qu’il n’y paraît.
Arditi, et c’est là où ça devient
passionnant, imagine les spéculations de la presse. D’homme modèle,
Kandiotis devient peu à peu suspect. Sa générosité est mise en cause,
son parcours, mis à mal. Le lynchage devient général, comme s’il était
coupable du rapt de sa fille. Le voilà rabaissé et isolé. Il s’étiole.
Parallèlement, sa fille, isolée elle aussi dans une cellule de fortune,
puise en elle une force qu’elle ignorait jusqu’alors. Pour l’un comme
pour l’autre, c’est l’occasion de se retrouver seul face à soi-même,
face au miroir de sa propre vie. L’écrivain analyse les conséquences de
l’ascension sociale, il décrit à merveille les retournements de la
presse. Enfin, il n’oublie pas l’un des thèmes qui lui sont chers, celui
de la filiation. Mais pour le comprendre, il faut plonger jusqu’au bout
dans l’eau du bain de Juliette. Et ça vaut la peine.
"Juliette dans son bain", de Metin Arditi, éd. Grasset, 384 pages, 20 euros.
Description:
Metin Arditi met en scène un richissime mécène qui, après l’enlèvement de sa fille, voit sa réputation ruinée par la presse. Une fable cruelle et contemporaine.
Mais quel est donc le message que Metin Arditi souhaite adresser à son lecteur ? On hésite, plusieurs pistes se dessinent comme après quelques coups de pinceau de Braque et de Picasso. « Juliette dans son bain », qui fonctionne à la manière d’un polar, n’a pas été écrit pour notre seule distraction. Il y a bien plus que cela dans le dixième roman de cet écrivain suisse né à Ankara. Un auteur qui, lui-même, est une véritable mosaïque. Il faut s’intéresser à sa vie pour comprendre ses écrits. Diplômé de physique et de génie atomique, il a vite bifurqué vers l’enseignement de l’économie avant de se tourner vers la musique. Il est un bienfaiteur, soutient fondation et musées, s’intéresse à l’art et représente l’Unesco. Il faut encore savoir qu’il a écrit sur Nietzsche et Machiavel. Arrêtons-nous sur cet aspect. Le mot qui surgit immédiatement à la lecture de son dernier ouvrage est justement « machiavélique ». Voilà le tableau, nous n’utilisons pas cette expression puisqu’il s’agit de deux tableaux : Juliette peinte dans son bain par deux maîtres, Picasso et Braque. Le même nom pour le même modèle, la même femme.
Une analyse des conséquences de l'ascension sociale
Ronny Kandiotis, le personnage central du roman, est un homme richissime, respecté de tous pour ses largesses en matière d’art. Il vient d’ailleurs d’acquérir les deux toiles représentant Juliette, réunies pour la première fois. Il ne doit sa gigantesque fortune qu’à son extraordinaire sens des affaires. Au fond, comme le pense son épouse, il n’est « qu’un fils d’épicier ». Il n’est pas beau, l’argent et le statut social font le reste. Tout le monde s’incline devant ce grand homme. Jusqu’au jour où sa fille est enlevée. Chacun pourrait s’attendre à ce qu’elle soit rendue contre une rançon. Ce serait trop simple. Les hommes cagoulés de l’association des victimes de Kandiotis exigent tout autre chose. Ils veulent la publication, dans les plus grands journaux, de dix textes expliquant les uns après les autres les méfaits, réels ou non, de l’homme d’affaires, et paraphés par lui-même. Le magnat est prêt à tout pour récupérer sa fille et semble ne rien craindre. La presse est unanime pour dénoncer ce crime odieux. Les lettres parviennent en même temps que la police enquête. Le passé de l’homme prodige semble plus trouble qu’il n’y paraît.
Arditi, et c’est là où ça devient passionnant, imagine les spéculations de la presse. D’homme modèle, Kandiotis devient peu à peu suspect. Sa générosité est mise en cause, son parcours, mis à mal. Le lynchage devient général, comme s’il était coupable du rapt de sa fille. Le voilà rabaissé et isolé. Il s’étiole. Parallèlement, sa fille, isolée elle aussi dans une cellule de fortune, puise en elle une force qu’elle ignorait jusqu’alors. Pour l’un comme pour l’autre, c’est l’occasion de se retrouver seul face à soi-même, face au miroir de sa propre vie. L’écrivain analyse les conséquences de l’ascension sociale, il décrit à merveille les retournements de la presse. Enfin, il n’oublie pas l’un des thèmes qui lui sont chers, celui de la filiation. Mais pour le comprendre, il faut plonger jusqu’au bout dans l’eau du bain de Juliette. Et ça vaut la peine.
"Juliette dans son bain", de Metin Arditi, éd. Grasset, 384 pages, 20 euros.