Têtes de Maures

Didier Daeninckx

Language: French

Publisher: Archipel

Published: Apr 2, 2013

Description:

Melvin Dahmani, un désoeuvré qui vit de petites escroqueries sur le Net, se rend en Corse pour l'enterrement d'une jeune femme. Là, il apprend que Lysia Dalestra, l'amour d'un été qu'il a connue dix ans plus tôt, s'est suicidée. Que quelques mois plus tôt son frère, Orso, a été déchiqueté par la bombe qu'il destinait à une villa construite trop près des plages. Lors des obsèques, un inconnu qui tente de parler à Melvin est abattu. Chacun des quinze jours qu'il passe sur l'île de Beauté est marqué par une disparition brutale.
Lysia a laissé derrière elle quelques indices, à la manière du Petit Poucet : un cahier, et surtout deux têtes de poupées maures. Ils conduisent Melvin à s'intéresser à l'histoire du domaine de Corto-Bello où vivent les Dalestra. Un épisode inconnu de l'histoire insulaire se dévoile : l'expédition militaire organisée en 1931 par Pierre Laval, président du Conseil et ministre de l'Intérieur. Il faudra qu'il risque sa tête pour faire le lien avec le suicide de Lysia...

Extrait

Extrait du prologue

Il y a maintenant près de dix jours que le corps expéditionnaire acheminé depuis Marseille sur le cargo El Djem a pris position dans la région de la Cinarca et que les véhicules blindés transportés sur le Dougga ont quitté les quais d'Ajaccio pour tenir sous la menace de leurs canons les villages retirés des hauteurs.
Bien que l'état de siège ne soit pas propice à la circulation de l'information, il nous est possible de préciser que les arrestations ont dépassé la centaine. Pas plus tard qu'hier, le bandit Charles-André Rossi, originaire de Coggia, a été appréhendé sous l'inculpation de recel de malfaiteurs. Il a rejoint en prison Antoine Mozziconacci qui avait récemment brisé d'un coup de fusil les jambes du maire de Tivolaggio.
Les cinq cents soldats de la garde républicaine mobile, appuyés par plusieurs centaines de gendarmes et de policiers, progressent méthodiquement dans les collines, ratissent le maquis, instaurant un ordre public qui a fait défaut pendant parfois des dizaines d'années au profit d'aventuriers sanguinaires préoccupés de leurs seuls intérêts particuliers. La prise de plusieurs localités a nécessité le survol aérien, ainsi que l'envoi d'automitrailleuses dont la seule apparition a découragé toute résistance. Deux avisos patrouillent en mer, à proximité des côtes, pour empêcher toute tentative d'évasion vers le continent ou la Sardaigne.
L'un de nos journalistes a pu se rendre dans les secteurs occupés par la troupe afin de donner à nos lecteurs des nouvelles de ces terres de France qui vécurent trop longtemps sous le régime de la terreur.
Notre collaborateur est arrivé à 2 heures de l'après-midi à Palneca, où son automobile fut arrêtée par les gardes faisant sentinelle. Il lui fallut montrer patte blanche, exhiber ses papiers. La circulation est d'ailleurs réglementée entre 6 heures du matin et 6 heures du soir, on tire sur celui qui ne répond pas à la première sommation, l'usage du téléphone est suspendu ainsi que la distribution du courrier, et cela depuis que le préfet de la Corse s'est dessaisi de ses pouvoirs de police pour les transmettre au général Fournier, commandant supérieur de la défense de la Corse.
Le capitaine Robert, commandant du secteur, s'est mis à la disposition de notre envoyé. C'est un jeune officier, énergique et intelligent, qui paraît avoir minutieusement étudié la mentalité des habitants de ce bourg haut perché. Il lui a fait visiter la maison du bandit Bartoli, auteur de quatorze meurtres, tué une semaine plus tôt, le 6 novembre 1931, sur la route du col de Verde. Cette maison avait été édifiée dans le but d'en faire une place imprenable. Pas de fenêtres, mais des meurtrières ouvertes sur chaque côté et qui commandent toutes les routes, tous les chemins. À ces minces ouvertures sont aujourd'hui installées des mitrailleuses; de chaque lucarne pointe un canon. C'est aujourd'hui le quartier général des hommes du capitaine Robert, qui en a fait un blockhaus. La famille de Joseph Bartoli a été sommée d'aller loger en face dans la maison du grand-père du bandit, un ancien maire de Palneca qu'on surnommait Manetta, c'est-à-dire «mains agiles», pour rendre hommage à ses dons de prestidigitateur quand il s'agissait de compter les bulletins de vote.

Revue de presse

Une opération massive de ratissage ordonnée par Laval en 1931 empoisonne, aujourd'hui encore, la mémoire corse. Un nouveau roman de Didier Daeninckx...
Transplantant ce demi-sel parisien dans le milieu du banditisme corse, Didier Daeninckx ne fait pas seulement un effet - réussi - de pittoresque. Il crée un décalage, un décentrement où le porte-parole de l'élément étranger, du naïf lecteur cherchant à pénétrer le maquis des rivalités claniques, des haines immémoriales et des intérêts mafieux très contemporains, n'est ni le classique policier ou journaliste, mais un petit truand, lui-même rompu aux jeux du silence et de la loi, et, qui plus est, un « Maure ». En résulte un des meilleurs récits de l'auteur, rythmé par les extraits de presse qui annoncent un mort par jour depuis que Melvin Dahmani a posé le pied sur l'île de Beauté. Pourquoi était-il, après onze ans, dans l'agenda de Lysia ? Qui l'a tuée ? Qui a abattu l'homme qui cherchait à lui parler ? Quel est l'objet de cette guerre impitoyable ? Les énigmes gigognes s'enchâssent, dominées par LA question : quel rapport avec ce qui s'est passé en 1931 ?... (Alain Nicolas - L'Humanité du 14 juin 2013)

Biographie de l'auteur

Didier Daeninckx a souvent mêlé Histoire et polar, de Meurtres pour mémoire (1984) au Banquet des affamés (2012), en passant par les classiques que sont devenus Le Der des ders (1985) et Cannibale (1998).